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Je publie en fac-simile des pages  de Paul Vigné d'Octon qui dénonçait dès la guerre finie les incuries criminelles de l'Etat Major  de la santé de la Marine... Je vais bien entendu en poursuivre l'édition mais vais établir une coupure pour aller droit a but sur les pages finales de l'ouvrage qui traitent du recrutement des troupes en Algérie et aux colonies.

Mais auparavant je veux rendre un hommage tout particulier à celui qui aujourd'hui repose au cimetière d'Octon, dans l 'Hérault, tout près de Paul Vigné dont il n'a pas ménagé ses efforts pour faire sortir de son injuste retrait son œuvre particulièrement attachée à mettre en lumière les excès et les outrages du colonialisme et les crimes des États majors : le médecin général Jean Ruas. Voici un texte présentant Paul VIGNE d’OCTON qu'il a écrit en 2002 et qui est précurseur des nouvelles études consacrées à cet auteur qui s'est imposé dès la fin du 19ème siècle comme une figure majeure de l'éveil des consciences morales et politiques sur les travers du colonialisme par ses écrits et ses interventions dans les débats parlementaires. 

 

 

 

 

 

 

A LA MEMOIRE D’UN GRAND OCTONNAIS.

 

            Le 2O novembre l943, à Octon, un vieux monsieur de 84 ans, après une vie bien remplie quittait ce monde dans la sérénité.  Paul VIGNE, devenu presque aveugle, avait gardé jusqu’au bout le contact avec son époque. Les anciens se souviennent : on pouvait le voir assis sur un banc et armé d’une grosse loupe, parcourant chaque matin le journal.

            Médecin de marine, écrivain, auteur de plus de trente ouvrages, sans compter de nombreux articles de presse, homme politique, élu député par l’arrondissement de Lodève durant trois législatures et défenseur infatigable de causes généreuses, quelle trace a-t-il laissée ?.

            A Octon peu de choses : une plaque gravée sur le « griffe » rappelle ses fonctions électives. Au cimetière le caveau familial témoigne de son optimisme face aux atteintes de l’âge : « J’ai fait du soir de ma vie une aurore . ».

            Au niveau national il en va autrement. Ses prises de position véhémentes contre les « bavures » de la conquête coloniale et ses talents d’orateur lui valurent rapidement une importante notoriété à Paris. Mais en même temps il mobilisa contre lui le puissant parti  colonial qui parvint à étouffer  sa voix et à entraver la diffusion de ses livres. Paul VIGNE d’OCTON tomba alors dans l’oubli jusqu’aux années 6O où il fut redécouvert par des historiens, en particulier Jean SURET-CANALE et Henri BRUNSCHWIG, qui avaient entrepris d’écrire,  avec le nécessaire recul du temps,  l’histoire coloniale. Le rôle de Paul VIGNE dans le mouvement des idées sous la IIIè République est ainsi remis en lumière et il apparaît  qu’il fut parfois en avance sur son temps. Dans ce nouveau contexte deux de ses livres-pamphlets : « La gloire du sabre » et « La sueur du burnous », qui étaient introuvables , sont réédités. On constate que cet homme du l9è siècle , dont le style peut paraître désuet, est aussi, par ses idées, un homme d’aujourd’hui.

            Je n’entreprendrai pas le récit chronologique de son existence foisonnante. Sa biographie nécessiterait un gros ouvrage et il faut espérer qu’un écrivain,, un journaliste ou un historien l’écrira un jour.

            Laissant de côté la carrière je voudrais seulement évoquer l’homme Paul VIGNE : un homme de cœur, un homme engagé, un homme désintéressé, un précurseur, un authentique octonnais.

 

 

            Homme de cœur il le fut sans conteste, toujours attentif à la souffrance humaine, jamais indifférent à une douleur ou à une injustice. En l884, à peine âgé de 25 ans , il est affecté à la Station Navale du Sénégal et débarque en Afrique avec, en tête, l’image idéalisée de la France civilisatrice. Mais il découvre une réalité plus complexe qui le bouleverse : il est plein de compassion pour les marins et les soldats, minés par le paludisme et exposés à la mort loin de chez eux ; il s’indigne de la violence faite aux paysans africains auxquels on était censé apporté les bienfaits de la civilisation . Un épisode restera à jamais gravé dans sa mémoire et sera sans doute le point de départ de son engagement : la colonne du Rio NUNEZ, organisée à la demande de commerçants européens pour mettre fin à des rivalités entre chefs de villages sur la côte de l’actuelle Guinée. Paul VIGNE, qui y participe en tant que médecin militaire, est le témoin horrifié d’une répression atroce : villages détruits au canon et brûlés, populations livrées sans défense aux « supplétifs » qui assassinent sans distinction femmes et enfants.

Plus tard, il s’indignera de la même façon devant la réquisition de porteurs , sans nourriture ni paiement, devant la vente de prisonniers comme captifs, devant les traitements inhumains infligés aux condamnés, les exactions de contrôleurs civils de Tunisie qui accablent d’impôts de misérables bédouins, jetés en prison et dépouillés de leurs biens s’ils ne parviennent pas à payer. Tout cela il le racontera dans ses livres : « Au pays des fétiches », « Terre de mort », « Journal d’un marin », « Les crimes coloniaux de la IIIè République ».

            Lorsqu’éclate l’épidémie de choléra de Clermont-l’Hérault, en l893, il se met au service de la population et son dévouement auprès des malades contagieux fait l’admiration de tous, à une époque où l’on ne disposait pas de traitement efficace contre cette maladie meurtrière.

            Tout au long de sa vie il fera preuve de la même humanité généreuse. Le vieillard que nous avons connu dans sa retraite Octonnaise avait su rester un homme bienveillant et chaleureux : je me souviens qu’un jour il surprit, dans le «pavillon » du château, trois galopins de 8 ou  9 ans, dont j’étais, occupés à jouer avec des poignards orientaux, souvenirs de voyages. Nous nous attendions a être sérieusement chapitrés pour cette intrusion. Au lieu de cela, nous avions devant nous un vieil homme souriant qui nous offrit avec gentillesse les fruits exotiques et rares –des kakis- que nous convoitions.

 

            Avant d’entrer en politique, Paul VIGNE fut d’abord un homme engagé, un écrivain engagé. Son engagement fut d’abord un mouvement du cœur et il utilisa sa plume et son éloquence pour exprimer son indignation devant la barbarie ou l’injustice dont il était témoin.  Ce n’était donc pas le résultat d’une démarche idéologique. Paul VIGNE n’était pas un homme de parti. Il se montrait rebelle à tout embrigadement et se voulait un homme libre. Après des années de vie parlementaire, le radical, proche de Clémenceau, évolua vers un anarchisme de gauche. En l9OO, l’affaireVOULET-CHANOINE, qui lui rappelait sans doute ses expériences guinéennes ,  l’amena à interpeller le gouvernement au Palais Bourbon pour dénoncer les erreurs qui, selon lui, avaient conduit à ce drame : celui de deux jeunes officiers qui , perdant à la fois leurs repères moraux, le sens de leur mission et le lien avec la mère patrie, entraînent leurs hommes dans l’aventure folle de la création en région soudanaise d’un royaume africain qui se termina dans un bain de sang.

Ce n’est sans doute pas le fait du hasard si, plus près de nous, dans un cadre différent mais comparable, celui de la guerre d’Indochine, le film « Apocalypse Now » décrit le destin parallèle d’un officier américain dévoyé, incarné par Marlon Brando.

            L’entrée en politique de Paul VIGNE, qui donna à ses combats une tribune, eut pourtant un caractère presque fortuit : ce sont en effet ses concitoyens, pleins de reconnaissance pour son comportement pendant l’épidémie de choléra, qui le portèrent à la députation en l893. Il avait cependant en face de lui un poids lourd politique : Paul LEROY-BEAULIEU , professeur au Collège de France, théoricien de la colonisation, qui sera son indéfectible adversaire.

 

            Paul VIGNE fut aussi un homme désintéressé qui ne se laissa jamais acheter et ne permit jamais que des considérations matérielles entravent sa liberté d’expression. Lorsque paraissent ses premiers articles,  en l886, il porte l’uniforme de la Marine Nationale et n’ignore pas que ses prises de position, publiées bien entendu sans l’accord de l’autorité hiérarchique ne sont pas compatibles avec l’état militaire. Ce fils de boulanger, sans fortune personnelle, renonce pourtant à sa carrière d’officier et démissionne.

Des années plus tard, auteur reconnu de romans régionalistes et de récits de voyages ultra-marins, très appréciés à l’époque, il aurait pu ,  comme Pierre Loti, lui même officier de Marine, vivre paisiblement de sa plume. Au lieu de cela, il écrivit des brûlots, tel « La gloire du sabre » que son  éditeur, soumis à de fortes pressions politiques, refusa, au dernier moment de mettre en vente, de sorte qu’il dut reprendre les exemplaires à compte d’auteur. Il n’avait décidément aucun penchant pour la facilité.

Il raconte qu’au moment de l’affaire VOULET-CHANOINE, on tenta de l’inciter au silence en lui offrant le poste de rapporteur du budget tunisien. N’ayant pu l’acheter ses adversaires tentèrent de le discréditer. Envoyé en mission d’enquête en Afrique du Nord à trois reprises par l’Assemblée Nationale, il produisit des rapports sans complaisance que l’on s’efforça de disqualifier en l’accusant d’avoir détourné des frais de missions. Il fut très affecté par ces accusations et dut combattre, factures à l’appui, pour démontrer qu’en réalité, il avait financé en partie de sa poche ses frais de voyage.

Paul VIGNE n’était certes pas un homme d’argent et éprouvait une aversion naturelle pour les profiteurs de tout poil. Il fit sa cible favorite de tous ceux qui profitaient de l’expansion coloniale pour s’enrichir de façon scandaleuse en pressurant les populations, pour distribuer aux amis politiques, parlementaires, directeurs de journaux, de vastes domaines acquis en Algérie et en Tunisie à des prix dérisoires. Exposer la vie des soldats pour la défense de sordides intérêts commerciaux était pour lui inacceptable.

 

            Cet idéaliste, ancré dans le XIXè siècle, apparaît néanmoins comme un précurseur, porteur de traits de modernité qu’il faut extraire de la gangue culturelle de son temps.

Des travaux récents l’ont présenté comme l’un des premiers hérauts de l’anti-colonialisme. Il convient de replacer les choses dans le contexte de l’époque. Les mots « colonialisme » et , donc, « anti-colonialisme » n’existaient pas et le principe même de la colonisation ne faisait guère débat. De grands hommes dont la vertu républicaine ne saurait être mise en cause , comme Jules Ferry, soutenaient l’entreprise coloniale , justifiée par des raisons que l’on qualifierait aujourd’hui « d’ingérence humanitaire ». Il s’agissait d’une mission civilisatrice, présentée comme un devoir pour la République : apporter la civilisation et le progrès chez des peuplades sauvages, et des races attardées. « La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant. » écrivait Ernest Renan. Victor Hugo lui même apporte sa pierre avec une de ces formules à effet  qu’il affectionne : « l’Afrique est couverte de ce que l’on pourrait appeler les ténèbres du soleil ». Tous les écoliers de France sont formés aux idéaux de citoyenneté intégrant l’épopée coloniale dont Savorgnan de Brazza , l’explorateur pacifique du Congo, est le héros.

 L’exaltation de la République coloniale atteindra son apogée avec l’extraordinaire Exposition Coloniale  Internationale de l93l à Paris dont l’organisation fut confiée au Maréchal Liautey et dont il reste un remarquable vestige, le Musée Permanent des Colonies, à la Porte Dorée, débaptisé depuis. 34 millions de tickets furent vendus en 6 mois et ce fut un grand moment de communion des Français.

Dans un tel contexte, il n’est pas facile de faire entendre une voix discordante et l’on mesure le courage qu’il fallut à des hommes comme Paul VIGNE pour tenter  de révéler le côté obscur de la médaille.

Paul VIGNE ne fut pas un théoricien de l’anti-colonialisme . Ce qu’il combat c’est la cupidité et la cruauté d’hommes qui trahissent leur mission , loin du contrôle de l’Etat. C’est pourquoi il se fait un devoir de témoigner . Mais sa colère lui interdit une vision équilibrée de l’ensemble de l’œuvre de la France et cela lui fut reproché. Il reste un homme sensible réagissant de façon affective, et donc parfois sans mesure , à des comportements inacceptables. Mais il l’a fait de telle sorte que son discours apparaît aujourd’hui étonnamment moderne et porteur d’une dimension universelle. Lorsqu’il écrit : « J’ai fait ce rêve : il y avait enfin sur la terre une justice pour les races soumises et les peuples vaincus » comment ne pas évoquer le célèbre discours du pasteur Martin Luther King qui commençait par ces mots : « I had a dream » - J’ai fait un rêve - . Il est peu probable que le pasteur américain ait lu les œuvres du député français mais, par delà l’océan, ces deux hommes , dans leur lutte pour la fraternité humaine, retrouvaient les mêmes accents.

 

             Paul VIGNE, enfin, fut précurseur dans un autre domaine. Médecin à une époque où la médecine savait mieux décrire les maladies que les guérir, il a exploré des solutions thérapeutiques mettant en jeu  les défenses naturelles de l’organisme et  il préconisait  une intime proximité avec la nature. L’application de ces principes le conduisit, par exemple, à prendre  des bains en plein hiver dans le bassin de son parc , par des températures voisines de O degré. Ce comportement ne laissait pas d’étonner ses contemporains et lui valut la réputation d’être « un original ». Or aujourd’hui, en dépit de l’invention de la pénicilline et de bien d’autres merveilles,  la mise en valeur d’une certaines hygiène de vie comme garant du maintien en santé,  rassemble de nombreux adeptes à travers le monde.

 

            « Nul n’est prophète en son pays » dit le proverbe. Les Octonnais auront-ils à cœur de faire mentir ce dicton ?

Aurons nous à cœur de rendre à cet  homme généreux l’amour qu’il nous a donné ? Aurons nous  à cœur de rompre la « conspiration du silence » qui , pendant des décennies, a occulté son souvenir ? Saurons- nous découvrir qu’il n’était pas seulement un original ?. Avec le recul du temps et l’oubli des clivages politiques, saurons- nous rendre hommage à celui qui a honoré le village en inscrivant  pour l’éternité le nom d’Octon dans la littérature et dans l’histoire ? Saurons- nous nous souvenir  qu’il était un des nôtres ?

            Paul VIGNE, né rue de l’Université à Montpellier , à l’enseigne des « Epis d’Or » , a ses racines à Octon d’où était originaire son père. C’est à Octon qu’il fut amoureux et courtisa Madeleine qui devint sa femme. C’est à Octon qu’il déploya les soins attentifs d’un député et d’un maire, d’autant plus proche de ses électeurs que sa  qualité de médecin lui ouvrait l’intimité des foyers. Maire d’Octon pendant 12 ans, c’est lui qui amena l’eau au village en faisant capter les sources de « la Selve » et de « Bourgeyrès » pour conduire le précieux liquide jusqu’aux fontaines où l’on allait emplir les cruches jusqu’à la fin des années « 40 » C’est à Octon qu’il termina sa vie, ne s’en éloignant que pour aller contempler, depuis la terrasse de sa maison de Basse le magnifique panorama de la vallée. C’est à Octon enfin qu’il repose dans le cimetière communal .

            S’il a choisi d’accoler le nom du village à son nom patronymique ce n’est pas pour se prévaloir d’un faux titre de noblesse qu’il n’a jamais revendiqué. Ce fut pour satisfaire Gaëtan Kerivel, directeur du « Figaro Littéraire » et éditeur de ses premiers articles, qui trouvait son nom trop court pour partir à la recherche de la gloire littéraire et conclut leur entretien par ces mots : « VIGNE d’OCTON » c’est fort bien . Je vous baptise donc VIGNE d’ OCTON, sans eau bénite. Ce nom se gravera dans les mémoires ! » . Est-il gravé dans la mémoire collective des Octonnais ?

Le moment est peut-être venu d’apporter une réponse positive à la prophétie de Gaëtan Kerivel et d’honorer dignement la mémoire de cet homme qui ne fut pas un homme ordinaire , qui appartient à cette terre par le sang, par le sol et par le choix et qui a bien mérité que son nom brille au cœur du village qu’il a immortalisé.

 

Jean RUAS.

                                                                                                PAPEETE, le 31 mars 2OO4.

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