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Les allemands ordinaires et l'holocauste.

 

Je n'ai pas voulu hier m'entretenir sur ce blog du 70 ème anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz préférant plus le recueillement personnel au commentaire. Cette horreur devrait hanter nos consciences pour en éviter le renouvellement. Et des années durant comme tout un chacun j'ai pris soin de parcourir et d'annoter de nombreux ouvrages traitant du conflit mondial et du nazisme. Mais il est un ouvrage qui plus que d'autres a attiré mon attention par son approche de l'Holocauste. Il s'agit de l'ouvrage de Daniel Jonah Goldhagen, professeur de sciences politiques à la renommée Université d'Harvard : "Les bourreaux volontaires de Hitler. Les allemands ordinaires et l'holocauste" Les Allemands ordinaires ont été dans leur majorité les complices du génocide parce qu'ils étaient antisémites: cette thèse sur les «bourreaux volontaires de Hitler» dès sa publication a entraîné une réaction en chaîne de polémiques. Selon D.J Goldhagen: «Il faut cesser de prendre les bourreaux pour des automates».
 

L'auteur établit, au terme d'un livre-somme de six cents pages, que le peuple allemand, dans sa majorité, a trouvé normal et nécessaire d'éliminer les Juifs. Qu'entre 500.000 et un million d'Allemands ordinaires - ni SS ni nazis - ont volontairement participé à la mise à mort des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Que ces Allemands ordinaires étaient animés par un type particulier d'antisémitisme qui diabolisait les Juifs et les amenait à conclure que cette «race» devait mourir. Que les Allemands pensaient, comme Hitler, que les Juifs étaient «l'infortune de l'Allemagne», la raison de tous les maux. Que même les opposants au nazisme ne s'offusquaient pas de la persécution des juifs. Qu'il existait depuis 1933 un mouvement de masse, en Allemagne, pour persécuter les Juifs. Et que la décision de Hitler n'était pas un accident historique mais l'expression finale toute naturelle d'un long processus engagé dès le 19ème siècle dans une société allemande imprégnée d'antisémitisme.


L'holocauste était une affaire allemande, qui a pu se dérouler dans ce pays parce qu'«un ensemble de croyances donnait du Juif une définition qui appelait à la vengeance contre lui et alimentait une haine plus profonde que toutes celles jamais éprouvées par un peuple envers un autre».
Toute la thèse de l'auteur est de faire exploser un grand mensonge, ce grand mensonge de l'après-guerre, qui aura tenu un demi-siècle: le génocide aurait été commis par une poignée de criminels nazis et le peuple allemand n'était pas coupable. Une exonération des culpabilités donc l'établissement d'un Consensus qui arrangeait les Alliés désireux de  se réconcilier avec l'Allemagne pour lutter contrelettre communisme de l'URSS), pour fonder la nouvelle Europe composée de facto des deux Allemagnes, pour légitimer les  juges de Nuremberg qui condamnèrent leur douzaine de dignitaires nazis et également favoriser la création du jeune Etat d'Israël qui avait besoin du soutien de l'Allemagne et finalement l'opinion publique occidentale....pour laquelle il devait être nécessaire de démontrer que l'holocauste n'avait pu être que l'œuvre de déséquilibrés attachés à fonder la supériorité raciale de l'arianisme. Le même type d'exonération aujourd'hui communément développée au sujet des électorats des partis fascistes européens et plus proche de nous du FN... 


Daniel Goldhagen répond dans son ouvrage à la question évidente mais si rarement posée par les historiens qui depuis des décennies n'ont centre centré leurs travaux que sur l'appareil nazi ou sur la machine d'extermination: «Pourquoi le génocide a-t-il pu avoir lieu en Allemagne et pas ailleurs?» Pour trouver une explication il s'est intéressé aux mobiles des bourreaux, aux agents du génocide, ne se satisfaisant pas des explications clichés de l'après-guerre - «les Allemands ont obéi aux ordres....». Il montre qu'aucun Allemand n'a été exécuté ou puni pour avoir refusé de tuer un Juif. Pire, l'Allemand ordinaire a tué avec bonne conscience, enthousiasme et une grande cruauté. Daniel Goldhagen examine méthodologiquement  comme un anthropologue les comportements des individus qui commettent ces crimes en nous forçant à lire des comptes-rendus épouvantables. Il reprends les documents des unités de police chargées d'exécuter les Juifs au fur et à mesure de l'avancée des troupes allemandes... Un exemple parmi d'autres de cette horreur ordinaire: " Chaque policier choisissait sa victime, homme, femme, enfant. Ensuite Allemands et Juifs se mettaient en marche en deux colonnes parallèles, en sorte que chaque tueur marchait à la hauteur de sa victime...Certains de ces Allemands marchaient à côté d'un enfant....Quelles étaient leurs pensées, leurs émotions, à percevoir à côté d'eux la silhouette d'une petite fille de 8 ou 12 ans...Sa victime, dont il avait vu la tête à côté de la sienne pendant la traversée du bois, chaque Allemand l'avait maintenant devant lui, de dos, le visage contre le sol, et il devait viser la nuque, appuyer sur la gâchette, regarder (c'était parfois une petite fille) le corps tressauter puis retomber inerte...." Il cite la déposition Du sergent Anton Bentheim qui au cours d'une enquête judiciaire en 1957, a précisé que «les exécuteurs étaient horriblement souillés de sang, d'éclat d'os et de cervelle. Ca restait collé aux vêtements.» Les récits des policiers sont une longue suite d'horreurs sans état d'âme dont la lecture est insoutenable. Goldhagen analyse les marches de la mort, quand les survivants des camps ont été entraînés sur les routes par leurs geoliers fuyant l'arrivée des troupes alliées. Dans tous les cas les Allemands ont été au-delà des ordres: «Partout, constamment, les Allemands ont agi avec cruauté...Et cette cruauté ne se limitait pas à incarcérer les Juifs dans des conditions misérables, sous un régime de fer destiné à les faire souffrir, pour ensuite les tuer de toutes sortes de manières abominables...»


Pour Daniel Goldhagen l'explication réside dans l'«antisémitisme éliminationniste» qui régnait en Allemagne depuis la fin du XIXème siècle: la croyance que l'influence des Juifs devait être éliminée irrévocablement de la société, croyance qui s'est transformée en mise à mort quand l'arrivée au pouvoir de Hitler et la guerre ont fait évoluer les possibilités concrètes de résoudre la «question juive». Une culture dominante puisque contrairement à tous les autres pays, à aucun moment, sous le nazisme, aucune fraction de la population, aucune élite, aucune église n'a exprimé son désaccord avec les persécutions.


Cette vérité historique que les jeunes Allemands ont aujourd'hui bien compris - ils se sont précipités pour lire et entendre Goldhagen - n'était pas si mystérieuse. En 1939, déjà, souligne Goldhagen, Chaim Kaplan, chroniqueur de la vie dans le ghetto de Varsovie, écrivait: «La gigantesque catastrophe qui s'est abattue sur les Juifs de Pologne n'a pas d'équivalent, même aux heures les plus sombres de l'histoire juive. D'abord dans la profondeur de la haine. Ce n'est pas seulement la haine qui vient du programme d'un parti, inventée dans un but politique. C'est une haine émotive dont l'origine est dans une maladie psychique (...) Les masses (allemandes) ont absorbé cette sorte de haine qualitative.»

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