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Odessa et le couloir du Vatican

Opération " Couvent "  - Des criminels de guerre nazis protégés et cachés par le clergé de l’Église catholique. Extraits de l'ouvrage  " La Sainte Alliance " par Éric Frattini paru aux éditions Flammarion en 1970. Des extraits pour mettre en valeur les bontés pontificales et l'amour du prochain ecclésiastique et ce que le fait religieux porte en lui-même de malfaisant et d'intasequement violent depuis ses origines. 
 

La papauté, une des plus anciennes institutions du monde, a toujours joué un double rôle: autorité spirituelle et religieuse, certes, mais aussi acteur incontournable de la scène politique internationale. Et c’est justement pour asseoir cette puissance politique qu’est fondé en 1566, sur l’ordre de Pie V, le service d’espionnage du Vatican: laSainte Alliance – à laquelle vient s’ajouter en 1910 un département de contre-espionnage, le Sodalitium Pianum. Bien que le Saint-Siège ne reconnaisse toujours pas officiellement son existence, elle a œuvré dans l’ombre au cours des cinq derniers siècles, faisant assassiner des rois, finançant des coups d’État, soutenant des dictatures, créant nombre de sociétés secrètes chargées d’éliminer des opposants, aidant à l’évasion de criminels nazis, provoquant des faillites financières et nouant des relations occultes avec la mafia et les trafiquants d’armes.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le collège de San Girolamodegli Illirici, au 132, Via Tomacelli à Rome, était un foyer pour les prêtres croates venus au Vatican effectuer diverses tâches. Après la fin de la guerre, San Girolamo devient un refuge sûr pour les Oustachis recherchés en tant que criminels de guerre. La Sainte Alliance va procurer des routes sûres et de faux papiers d’identité et passeports à un grand nombre d’entre eux, pour les aider dans leur fuite. Le principal leader de San Girolamo est le père Krunoslav Draganovic.

Ancien professeur dans un séminaire croate, décrit par les services de renseignements des États-Unis comme l’alter ego du dictateur Ante Pavelic, Draganovic arrive à Rome fin 1943 sous le prétexted’un travail pour la Croix-Rouge. Les services d’espionnage du Vatican affirment que Draganovic se trouve en fait à Rome pour coordonner des opérations en Croatie avec des groupes fascistes italiens. À la fin de la guerre, le religieux devient l’axe principal du “couloir du Vatican”. Au début, c’est à partir de San Girolamo que les fuites sont organisées, principalement vers l’Argentine: peu après, on commence à faciliter l’évasion de criminels de guerre nazis comme Josef Mengele, le médecin d’Auschwitz; Klaus Barbie, le “boucher de Lyon” et ancien chef de la Gestapo dans cette ville; Ante Pavelic, le dictateur croate; le capitaine des SS Erich Priebke; le général des SS Hans Fischböck; ou le fameux Adolf Eichmann.

D’après certains écrivains et historiens, il n’existe pas de preuves suffisantes pour affirmer que le Vatican ou le pape Pie XII aient pu être au courant des opérations de l’organisation Odessa. Mais de sérieux indices permettent de penser qu’au moins quelques agents importants de la Sainte Alliance ont été impliqués dans le “couloir du Vatican”.

Par exemple, Franz Stangl, commandant du cap de concentration de Treblinka, reçoit une nouvelle identité, de faux papiers et un refuge à Rome de la part de l’évêque Alois Hudal et de certains membres de la Sainte Alliance. Klaus Barbie aurait également été aidé par des agents du Vatican. – M. Aarons & J. Loftus, “Ratlines: The Vatican’s Nazi connexion”

Mais en échange de cette aide, le Vatican et diverses institutions perçoivent des sommes importantes, principalement extorquées à de riches juifs espérant éviter les camps d’extermination. Le général de division des SS Hans Fischböck s’est spécialisé en la matière. Avec Eichmann et le capitaine des SS Erich Rajakowitsch, il a occupé des postes importants dans l’Autriche annexée, et plus tard en Hollande. Des rapports de la Sainte Alliance et des services secrets des États-Unis démontrent que Fischböck comme Rajakowitsch ont amassé une véritable fortune en spoliant les familles juives hollandaises millionnaires, qui évitaient ainsi d’être inscrites sur les listes de déportation des SS. Une partie de cet argent allait dans les poches d’Eichmann, une autre dans celles de Fischböck, une autre dans celles de Rajakowitsch, et la partie la plus importante vers différents comptes en Argentine à travers les banques suisses, en particulier celles appartenant à l’Union des banques suisses de Zurich. – U. Goñi, “The Real Odessa: Smuggling the Nazis to Peron’s Argentina”

Avec une partie de cet argent, les trois anciens membres des SS, en coordination avec Odessa, parviennent à s’enfuir en Argentine. Le service secret britannique – le M16 – découvre qu’une partie de l’opération de fuite a été financée par deux citoyens suisses: Arthur Wiederkehr, un impitoyable avocat qui a obtenu près de deux millions de francs suisses en commissions provenant de l’argent des “sauvetages”, et Walter Büchi, un jeune Suisse très habile pour remettre ses “clients” à la Gestapo une fois qu’ils avaient payé pour leur “sauvetage”. Des rapports britanniques montrent que Büchi avaient “d’importants contacts avec la Curie romaine et certains éléments proches des services secrets papaux”.

Walter Büchi a entretenu des relations avec des agents du Teutonicum, division de l’espionnage pontifical consacrée aux affaires allemandes, et effectué des missions spéciales pour la Sainte Alliance. Tout en agissant comme “agent libre” de l’espionnage du Vatican, Büchi le faisait aussi en tant qu’agent de liaison suisse de l’Unité monétaire des SS, dirigée par le général Hans Fischböck. L’un des meilleurs négoces de Büchi a été sa médiation pour la libération du banquier juif Hans Kroch. Le financier a réussi à s’enfuir en Hollande lorsque ont commencé à Berlin les persécutions contre la communauté juive.

Kroch s’est mis en contact avec Walter Büchi pour payer le sauvetage de toute sa famille. Le Suisse a appelé personnellement Adolf Eichmann pour obtenir les sauf-conduits, mais son épouse avait déjà été arrêtée par la Gestapo et déportée au camp de concentration de Ravensbrück. L’avocat Arthur Wiederkehr a alors conseillé à Kroch de s’enfuir vers la Suisse avec ses filles, et de là en Argentine. Une fois en Amérique du Sud, Kroch a envoyé à Büchi et Wiederkehr une liste de millionnaires juifs prêts à payer des fortunes considérables pour la liberté de leurs familles (cette liste de noms est connue comme “la liste Kroch”). À partir de ce moment, Büchi et Wiederkehr, côté suisse, et leurs associés Adolf Eichmann et Hans Fischböck, côté allemand, ont commencé à recevoir d’importantes sommes d’argent en or et francs suisses, déposées sur des comptes numérotés et ensuite transférées sur des comptes de banques argentines. (Rapport de la Commission indépendante suisse d’experts (CIE), chap. 5, affaires “Kroch, Hans; Hellinger, Bruno; Kooperberg, L.H.”)

Des années après, cet argent sert à financer l’évasion d’importants criminels de guerre nazis vers l’Amérique du Sud, principalement vers l’Argentine, la Bolivie et le Brésil.

En fait, les premiers plans d’évasion pour les dirigeants nazis ont été imaginés deux mois avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Voyant que tout est perdu, Heinrich Himmler a décidé de créer l’opération “Aussenweg” (Chemin vers l’extérieur). Il met à la tête de celle-ci le jeune capitaine SS Carlos Fuldner. L’Allemand, âgé de trente-quatre ans, va devenir le fer de lance de l’évasion des criminels de guerre qui craignent la justice alliée, pendant les cinq années qui suivent l’armistice. L’Espagne, le Portugal, le Maroc, l’Autriche et l’Italie deviendront des zones sûres de passage et de protection pour les évadés qui voyagent avec de faux papiers d’identité, dans la plupart des cas créés par les services secrets du Vatican. Nombre d’agents de la Sainte Alliance agissent même comme guides et protecteurs de criminels de guerre jusqu’à ce que ceux-ci se trouvent en lieu sûr, hors d’atteinte de la justice internationale. – U. Goñi, “The Real Odessa: Smuggling the Nazis to Peron’s Argentina”

Carlos Fuldner se charge d’effectuer une course contre la montre dans plusieurs capitales d’Europe, dont Madrid et Rome. Dans cette dernière, il rencontre le père Krunoslav Draganovic, le plus haut dirigeant de San Girolamo. Celui-ci confirme à l’envoyé de Himmler que “son organisation” est prête à fournir assistance et refuge aux hautes personnalités nazies qui décideraient de fuir vers l’Amérique du Sud. Il assure même à Fuldner qu’il a la protection et l’appui du Vatican à travers la Sainte Alliance.

Fuldner est né à Buenos Aires le 16 décembre 1910, dans une famille d’immigrants allemands, mais en 1922 le père a décidé de rentrer en Allemagne pour s’installer dans la ville de Kassel. Début 1932, Carlos Fuldner est admis dans les unités d’élite SS. Il a vingt et un ans.

Après la guerre, il se réfugie à Madrid, où il établit sa base d’action. Dans la capitale espagnole, l’ancien capitaine SS entretient de bonnes relations avec des membres importants du petit monde artistique et mondain, tels Gonzalo Serrano Fernández de Villavicencio, vicomte de Uzqueta, le journaliste Victor de la Serna, ou les frères Dominguín, célèbres toreros. Fuldner tient ses rencontres secrètes dans “les parties privées” du restaurant Horcher, situé dans la rue Alfonso XII, inauguré en 1943 et propriété d’Otto Horcher.

C’est là que Carlos Fuldner établit le premier contact avec l’évêque argentin Mgr Antonio Caggiano, peu après consacré cardinal par le pape Pie XII. Caggiano est accompagné de deux hommes qui disent appartenir à la Sainte Alliance. L’un des deux s’appelle Stefan Guisan.

C’est un prêtre franciscain né dans un village proche de la ville suisse de Berne. Dans le séminaire où il étudiait, Stefan est entré en contact avec un prêtre croate qui l’a présenté à Draganovic. Dès 1944, le père Stefan Guisan a commencé à collaborer avec la Sainte Alliance, et après le débarquement allié en Normandie, en juin de la même année, il a intégré l’institution de San Girolamo comme agent de liaison des services secrets du Vatican aux ordres de Krunoslav Draganovic.

L’autre agent présent au restaurant est le contact de la Sainte Alliance au siège de la Commission pontificale pour l’assistance (CPA), dans la Villa San Francesco. La CPA, présidée par Pietro Luigi Martin, est l’organisme du Vatican chargé de délivrer des papiers d’identité aux réfugiés, mais après la défaite nazie elle se consacre à fournir de faux papiers à un grand nombre de fugitifs nazis. Une trentaine de prêtres de différents ordres travaillent à la CPA, pour la plupart des franciscains chargés de falsifier les sceaux d’organismes internationaux d’aide aux réfugiés. Le père Guisan agit en tant qu’agent de liaison entre les différentes organisations de l’État du Vatican pour aider les criminels de guerre à s’enfuir (en plus des faux papiers, on leur fournit cachette, financement et liste de contacts). – M. Aarons & J. Loftus, “Ratlines: The Vatican’s Nazi connexion”

Apparemment, il existe des documents prouvant que Draganovic n’est pas à ce moment-là le plus haut chef de l’opération “Couvent”.Un rapport du service d’espionnage américain signalerait que la tête visible du “couloir du Vatican” est en réalité le cardinal Eugène Tisserant. William Gowen, appartenant au contre-espionnage militaire des États-Unis en Italie, écrit dans un rapport daté de 1946: “Tisserant m’a dit croire fermement qu’existent actuellement cinquante pour cent de probabilités que la Russie provoque une guerre cette année. D’après le cardinal, les Russes sont dans une position privilégiée pour envahir l’Europe occidentale […] Ils savent que c’est une occasion qui ne se représentera pas.” –Rapport de William Gowen depuis la Cité du Vatican, 18 septembre 1946. National Archives and Record Administration (NARA), RG 59/250/36/27, Caisse 4016, 761.009-1946

Mgr Caggiano et l’agent père Stefan Guisan rencontrent le cardinal Tisserant au Vatican pour l’informer que “le gouvernement d’Argentine est prêt à recevoir les Français que leur attitude politique pendant la guerre exposerait, s’ils rentraient en France, à des mesures rigoureuses ou à la vengeance privée”. Tisserant est tellement anticommuniste qu’il pense que les communistes ne méritent pas d’être enterrés dans une sépulture chrétienne, et comprend la nécessité d’établir un groupe d’experts “nazis” anticommunistes en Amérique du Sud, qui pourraient être utilisés au cas où éclaterait une guerre contre les Soviétiques. Dès lors, l’ambassade d’Argentine à Rome est assaillie de demande de visas pour des citoyens français.

Les criminels de guerre ou collaborateurs français tels que Marcel Boucher, Fernand de Menou, Robert Pincemin ou Émile Dewoitine reçoivent sur l’ordre du cardinal Antonio Caggiano un visa spécial pour entrer en Argentine. Tous quatre disposent de passeports avec numérotation consécutive expédiés par la Croix-Rouge de Rome, ainsi que d’un certificat de recommandation du Vatican. Curieusement, tous quatre ont trouvé refuge à San Girolamo.

Pendant ce temps, aux plus hauts niveaux, on discute d’un accord secret entre le pape Pie XII et le président argentin, Juan Domingo Perón. Le cardinal Giovanni Battista Montini, le futur pape Paul VI, exprime à l’ambassadeur argentin en Italie l’intérêt de Pie XII pour un accord sur l’émigration vers l’Argentine, et “pas seulement celle des Italiens”. Le souverain pontife est disposé à ce que les “techniciens du Saint-Siège (son service secret) entrent en contact avec les techniciens argentins (membres de l’organisation Odessa) pour mettre sur pied un plan d’action”. Le diplomate argentin comprend que l’intérêt du pape Pie XII s’étend aux détenus des camps de prisonniers alliés en Italie, c’est-à-dire des officiers nazis de haut rang. Devant ce souhait du cardinal Montini, l’Argentin se met en contact avec son ministère des Affaires étrangères à Buenos Aires pour recevoir des instructions. (La communication entre le cardinal Giovanni Battista Montini et l’ambassadeur d’Argentine à Rome est révélée dans une “Lettre secrète” datée du 13 juin 1946, numéro 144, du diplomate au Vatican à son ministre des Affaires étrangères, Juan Bramuglia. La lettre sera publiée dans le rapport de la Commission d’éclaircissement des activités nazies en Argentine (CEANA) en 1999.)

Pour établir un lien entre les nazis et le Vatican, c’est-à-dire entre Fuldner et le père Krunoslav Draganovic, on nomme un certain Reinhard Kops, du côté allemand, et Gino Monti de Valsassina du côté de la Sainte Alliance.

Monti de Valsassina est un noble italien d’origine croate qui a combattu dans la Luftwaffe et qui, après avoir été blessé au combat, a intégré les services secrets de Himmler. En avril 1945, il est capturé par les Anglais et enfermé dans un “camp spécial” de prisonniers où vont atterrir tous les nazis pouvant apporter quelque chose dans l’après-guerre, qu’il s’agisse de simples renseignements sur d’autres nazis en fuite ou de conseil technique et scientifique dans des branches développées et financées sous le régime de Hitler. Le comte Monti entre en contact avec la Sainte Alliance fin 1944, au cours d’un voyage familial à Milan. Là, il fait la connaissance de plusieurs membres de la Curie avec lesquels il établit de très bonne relations; après tout, Monti est un fervent catholique.

L’un de ces religieux est un homme proche du père Robert Leiber, l’ “espion” du pape Pie XII, qui l’introduira dans le service secret du Vatican. À la fin de l’année 1945, Monti parvient à s’enfuir et, d’après tous les indices collectés par les services secrets américains, il se réfugie dans une institution du Vatican, probablement à San Girolamo.

Protégé par les hommes de Draganovic, Gino Monti de Valsassina parvient à s’embarquer pour l’Argentine par le port de Gênes, grâce à l’aide du père Karlo Petranovic. (Le père Karlo Petranovic, agent de la Sainte Alliance, est accusé d’avoir participé à des massacres de Serbes orthodoxes pendant la guerre. Des photographies le montrent en train de donner l’extrême-onction à des cadavres de Serbes dans une fosse commune de la ville d’Ogulin. Le gouvernement communiste du maréchal Tito demande au Vatican l’extradition du père Karlo Petranovic. Celle-ci ne sera jamais étudiée.)

Monti entre en Argentine le 4 janvier 1947 avec un certificat de “citoyen apatride” émis par le Vatican; sept mois plus tard, il sera envoyé par Perón en Espagne pour recruter des Allemands ayant de grandes connaissances techniques. Les protégés de Monti sont soit de simples criminels de guerre nazis, comme le général de laLuftwaffe Eckart Krahmer, soit des agents de l’espionnage allemand tel Reinhard Spitzy. Au cours de l’été 1947, Monti parvient à rentrer au Vatican à travers l’Italie, pour devenir agent de liaison de la Sainte Alliance à San Girolamo.

Quant à son équivalent allemand à San Girolamo, Reinhard Kops, qui utilise le faux nom de Hans Raschenbach et un passeport fourni par la Sainte Alliance, c’est un homme né dans la ville allemande de Hambourg le 29 septembre 1914. D’après une enquête du Centre Simon Wiesenthal, Kops a dirigé des tâches d’extermination et de déportation de juifs en Albanie pendant la Seconde Guerre mondiale, et réalisé des besognes semblables dans la France et la Bulgarie occupées. Après la chute d’Adolf Hitler, Kops est arrivé à Rome après s’être échappé d’un centre de détention de l’armée britannique. C’est à cette époque que l’Allemand a commencé à travailler pour le Secrétariat aux réfugiés allemands du Vatican, un département pontifical utilisé comme couverture par la Sainte Alliance. De ce poste, et toujours sous la protection des services secrets du pape, il aide des criminels de guerre à s’enfuir en particulier vers l’Amérique du Sud et l’Australie,jusqu’à ce qu’en 1948 il décide lui-même de partir en Argentine pour fuir une Europe qui commence à réclamer l’extradition des nazis évadés.

D’après un rapport de la Commission d’éclaircissement des activités nazies en Argentine (CEANA), Reinhard Kops a appartenu pendant la guerre au service de contre-espionnage du IIIe Reich et, après la défaite nazie et sa fuite à Rome, est devenu l’ “assistant spécial” de l’évêque pronazi Alois Hudal, et agent de liaison de la Sainte Alliance avec les évadés nazis arrivant au refuge de San Girolamo à Rome.

À Buenos Aires, Reinhard Kops, qui se fait désormais appeler Juan Maler (L’agent allemand Reinhard Kops entre en Argentine le 4 septembre 1948, à bord du Santa Cruz, bateau arrivant du port de Gênes après une brève escale dans un port marocain. La direction des migrations lui ouvre le dossier numéro 180086-48. Ultérieurement, et grâce à un sauf-conduit donné par le Vatican, on lui remet une carte d’identité au nom de Juan Maler. L’ancien espion allemand déclare aux autorités argentines être citoyen “apatride”.)

Quel est le rôle de la belle et mystérieuse Marga d’Andurain dans l’organisation Odessa ?

C’est Draganovic qui mettra en contact le capitaine des SS Carlos Fuldner et Reinhard Kops avec la belle et mystérieuse Marguerite d’Andurain, liée à certaines opérations menées par la Sainte Alliance à Berlin pendant la guerre, ainsi qu’au Messager de Robert Leiber, Nicolás Estorzi.

Fille d’un juge français, Marguerite a épousé le vicomte Pierre d’Andurain alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. En 1918, tous deux sont partis pour le Liban, où ils se sont établis comme négociants en perles. Marga, comme l’appellent ses amies, a appris à parler couramment l’arabe. On sait que pendant un certain temps elle avait été propriétaire du Grand Hôtel de Palmyre dans le désert syrien, et qu’elle en a changé le nom pour celui d’hôtel Reine Zénobie, en l’honneur de la reine des Bédouins.

Entre 1918 et 1925, Marguerite d’Andurain s’introduit dans le monde de l’espionnage au Deuxième Bureau, les services secrets français. Elle vit une histoire d’amour avec le célèbre agent des services de renseignements britanniques, le colonel Sinclair, qui un peu plus tard sera retrouvé mort à Damas. Après avoir conclu à un suicide, les services secrets français et anglais suspectent l’implication d’Andurain et des services secrets du kaiser. La vérité ne sera jamais découverte.

En 1925, Marguerite d’Andurain divorce de son mari et épouse un cheikh wahhabite du nom de Suleyman. Certaines sources affirment qu’elle l’a ensuite empoisonné et a hérité de nombreuses propriétés et de beaucoup d’argent. En 1937, elle revient à Palmyre où elle épouse de nouveau le vicomte Pierre d’Andurain. Deux mois après la célébration du mariage, le vicomte est retrouvé mort (il a reçu dix-sept coups de poignard), sans que l’on découvre le ou les auteurs du crime. – R. Deacon, “The Israeli Secret Service”

La veuve commence à mener une vie de luxe entre Nice et Le Caire, toujours accompagnée de jeunes hommes. Pendant l’occupation de la France, Marguerite d’Andurain effectue différentes opérations d’espionnage pour les nazis, concrètement pour le Bureau central de sécurité du Reich, dirigé par Reinhard Heydrich, en même temps qu’elle entre en contact avec les services secrets du Vatican grâce à ses étroites relations avec le nonce dans la capitale française et avec l’évêque autrichien Alois Hudal, l’une des figures clés de l’organisation Odessa. – E. Nouel, Carré d’as… aux femmes!: Lady Hester Stanhope, Aurélie Picard, Isabelle Eberhardt, Marga d’Andurain

Si nous n’avons pas de preuves concluantes sur la “collaboration” d’Andurain avec la Sainte Alliance, il en existe de sa collaboration avec Mgr Hudal. Après la fin de la guerre, le religieux autrichien prend contact avec Marguerite d’Andurain afin qu’elle rejoigne le réseau du “couloir du Vatican”. Au début, elle refuse de prêter ses services au Vatican, jusqu’au jour où son amant du moment est retrouvé mort empoisonné. Le lendemain, Marguerite d’Andurain disparaît pour réapparaître quelques mois plus tard sur la côte nord du Maroc.

Propriétaire d’un luxueux yacht, le Djeilan, Andurain traverse constamment le détroit de Gibraltar, du Rocher à la ville de Tanger. On dit que lors de ces mystérieuses croisières l’espionne a aidé à s’évader des figures éminentes du nazisme à travers le Maroc, tels Franz Stangl, commandant du camp de concentration de Treblinka; Adolf Eichmann, le plus haut responsable de la “solution finale”; Erich Priebke, l’un des chefs de la Gestapo en Italie et responsable du “massacre de la fosse Ardéatine”; ou Reinhard Kops, responsable de la déportation et de l’extermination de juifs d’Albanie pendant la guerre, entretenant de très bonnes relations avec la Sainte Alliance.

Marguerite d’Andurain est en fait une simple petite pièce dans le vaste engrenage monté par le Vatican et l’organisation Odessa pour aider à s’enfuir des criminels de guerre nazis. Deux circuits constituent le “couloir du Vatican”: Suisse - San Girolamo - Port de Gênes - Amérique du Sud, et Suisse - France - Espagne - Gibraltar - Maroc - Amérique du Sud, Marguerite d’Andurain ayant pour mission de faire traverser le détroit aux évadés vers le Maroc, d’où ils embarquent sur des navires marchands en direction des ports d’argentine, d’Uruguay, du Brésil, du Pérou ou du Chili.

Dans la nuit du 5 novembre 1948, le corps sans vie d’Andurain est découvert flottant dans la baie de Tanger. Les enquêtes menées par l’antenne du service secret britannique à Gibraltar pour découvrir le coupable de l’assassinat font apparaître trois possibilités. Selon la première, elle a pu être assassinée par les membres de l’organisation Odessa parce qu’elle en sait trop sur la destination de hauts dignitaires comme Eichmann, Kops, Priebke, Mengele ou Fischböck. – E. Nouel, Carré d’as… aux femmes!: Lady Hester Stanhope, Aurélie Picard, Isabelle Eberhardt, Marga d’Andurain

Diverses sources interrogées par les Britanniques et les Américains affirment qu’elle aurait entretenu des relations intimes avec un certain Poncini, un homme grand, brun et de belle allure. On les a vus ensemble dans des fêtes et des casinos. S’en tenant à cette option, les Britanniques enquêtent sur un certain Hans Abel, ancien membre des services secrets du Reich, qui serait l’auteur présumé de l’assassinat ou “exécution” de l’espionne de quarante-sept ans.

La deuxième version, défendue par les services de renseignements américains, prétend que l’assassin serait un membre des service secrets israéliens. C’est la version que privilégie le chercheur Richard Deacon dans son livre sur l’histoire des services d’espionnage israéliens.

D’après Deacon, les États-Unis savaient à l’époque qu’un agent israélien stationné à Tanger avait découvert tout le complot pour l’évasion des criminels nazis. Un Espagnol de Tétouan ayant donné asile à plusieurs des nazis évadés en attendant que la comtesse Marguerite d’Andurain leur fasse franchir le détroit de Gibraltar à bord de son yacht, le Djeilan, a révélé aux Israéliens qu’elle appartenait à l’organisation Odessa et aidait des criminels de guerre nazis à fuir vers l’Amérique du Sud.

L’information a été transmise à Tel Aviv, qui a donné l’ordre de “liquider” la collaboratrice d’Odessa. Fin octobre 1948, trois agents israéliens arrivent à bord d’un cargo dans un port du Maroc et s’installent dans un petit hôtel de Tanger. Dans la soirée du 4 novembre, l’un d’eux repère le Djeilan qui rentre au port, Marguerite d’Andurain à la barre. Cette nuit-là, Andurain et les trois agents israéliens disparaissent. Le corps de la femme sera découvert la nuit suivante flottant dans les eaux de la baie.

La troisième version sur l’assassinat d’Andurain est défendue par les services secrets français, qui eux aussi surveillaient la dame. D’après les espions français, Marguerite d’Andurain a été vue dans un restaurant de Tanger, la veille de son assassinat, en compagnie d’un “homme grand, brun et de belle allure”, description qui ressemble beaucoup au père Nicolás Estorzi, le Messager de la Sainte Alliance. Estorzi a été vu quelques semaines plus tôt à la nonciature de Madrid où il a apparemment reçu des instructions de ses supérieurs.

Il n’a pas été difficile à Estorzi d’entrer en contact avec Marguerite d’Andurain, qui aimait beaucoup les hommes. Le lendemain matin, Estorzi a disparu et on retrouve le cadavre d’Andurain flottant dans les eaux de Tanger.

Le rapport des services secrets français révèle que la femme a pu être “exécutée” par un agent appartenant à une mystérieuse organisation ou secte, les Assassini, étroitement liée aux services secrets du Vatican. D’après le Deuxième Bureau, Andurain a été assassinée parce qu’elle en savait trop sur l’opération “Couvent” – organisée par la Sainte Alliance en collaboration avec James Angleton, chef des services secrets américains en Italie, et qui a permis à de nombreux criminels de guerre nazis de fuir vers l’Amérique du Sud. – M. Aarons & J. Loftus, Unholy Trinity. The Vatican, the Nazis and the Swiss Banks; Ratlines…

Mais quel que soit le coupable – les services secrets américains, israéliens ou du Vatican – la mort de Marguerite d’Andurain reste l’un des plus grands mystères entourant la Sainte Alliance. Des années plus tard, les noms et destinations d’Adolf Eichmann, Reinhard Kops ou Erick Priebke serviront de monnaie d’échange entre la Sainte Alliance, et “l’ami israélien”, autrement dit le Mossad.– G. Thomas, Gideon’s Spies. The History of Mossad.

Dr Carl Vaernet, spécialiste de la “guérison” des homosexuels

Autre affaire célèbre qui révèle l’implication de la Sainte Alliance dans l’opération “Couvent”: l’évasion de Carl Vaernet, le “Mengele danois”. Dans les années trente, Vaernet affirme avoir développé une thérapie fondée sur ce que lui-même appelle une “inversion de la polarité hormonale”. Ses théories ont été largement diffusées par les journaux du parti nazi; Heinrich Himmler y voit une “solution finale” à la question des homosexuels. – G. Grau, The Hidden Holocaust?: Gay and Lesbian Persecution in Germany 1933-1945

Après l’ascension de Hitler au pouvoir, Vaernet est recruté par le service des médecins des SS, groupe fondé par Josef Mengele. En 1943, Carl Peter Jensen, alias Carl Vaernet, signe un contrat avec le Bureau central de sécurité du Reich (RSHA), cédant les droits exclusifs de la patente de ses découvertes à une entreprise des SS, la Deutsche Heilmittel, en échange de financement, matériel de laboratoire et prisonniers homosexuels enfermés dans des camps de concentration pour être utilisés comme cobayes humains. – R. Plant, The Pink Triangle: The Nazi War Against Homosexuals.

Dès janvier 1944, Himmler met à la disposition du Dr Vaernet la population homosexuelle de Buchenwald. Carl Vaernet se livre à des expériences sur quinze prisonniers auxquels il implante une “glande sexuelle masculine artificielle”. Celle-ci consiste en un simple tube métallique qui libère de la testostérone à travers l’aine pendant un certain temps. Sur ces quinze prisonniers, seuls deux survivront, les treize autres mourront victimes d’infections. – U. Goñi, “The Real Odessa: Smuggling the Nazis to Peron’s Argentina”

Dès la fin 1943, un agent de la Sainte Alliance dans la Copenhague occupée informe le Saint-Siège d’une probable expérience qui pourrait faire disparaître de la surface de la terre la “cruelle maladie de l’homosexualité”. Le rapport du service secret du Vatican fait référence au docteur Vaernet. À la fin de la guerre, ce dernier est incarcéré par les forces britanniques au Danemark, et le 29 mai 1945, le commandant allié informe l’Association médicale danoise que Carl Vaernet sera jugé comme “criminel de guerre”. À la fin de la même année, les Britanniques le remettent à la justice danoise, mais peu avant le procès il parvient à s’évader. L’histoire du médecin capable de mettre fin à la “cruelle maladie de l’homosexualité” parvient aux oreilles du cardinal Eugène Tisserant qui, semble-t-il, ordonne à ses services secrets d’aider un scientifique si “efficace”.

Apparemment, l’ancien médecin des SS s’est réfugié à Stockholm, soit à l’ambassade d’Argentine, soit à la nonciature du Vatican. De là, avec l’aide de l’organisation Odessa, il trouve refuge en Argentine. Les Argentins nient avoir connaissance de son arrivée dans le pays, mais un document révélé par le journaliste Uki Goñi dans son livre prouve que le médecin danois des SS est entré dans le pays, et qu’on a ouvert un dossier à son nom ainsi qu’une annexe dans laquelle Vaernet sollicite la nationalité argentine. – Carl Vaernet est mort en Argentine le 25 novembre 1965 et a été enterré dans le cimetière britannique de Buenos Aires, dans la rangée 11.A.120. Son petit-fils, Christian Vaernet, qui réside encore au Danemark, a expliqué qu’en examinant les documents de son grand-père il a trouvé plusieurs certificats expédiés au nom de celui-ci par différents départements du Vatican. Il a également découvert une lettre signée par le père Krunoslav Draganovic et adressée à son grand-père, dans laquelle il lui explique de quelle façon “son organisation” l’aidera à s’évader.

D’autres personnages importants sont impliqués dans le sauvetage des nazis, comme le colonel de l’armée suisse Henri Guisan, fils du général Guisan, commandant en chef de l’armée suisse accusé d’avoir sympathisé avec le régime nazi pendant la guerre, et cousin du père Stefan Guisan, le prêtre agent des services secrets du Vatican qui a accompagné le cardinal Antonio Caggiano à la réunion avec l’ancien capitaine des SS, Carlos Fuldner, à Madrid.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Guisan est entré en relation avec le capitaine de la Waffen-SS Wilhelm Eggen, chargé d’acheter du bois en Suisse. Étant membre du Conseil d’administration de la compagnie Extroc, Guisan a obtenu la concession d’approvisionnement de bois pour les camps de concentration de Dachau et Oranienbourg jusqu’en 1944. (Le camp de concentration de Dachau opéra entre 1933 et 1945. 206.000 prisonniers enregistrés sont passés par ce camp et 31.951 y sont morts. Le camp de concentration d’Oranienbourg opéra entre 1933 et 1945. Il n’y a pas de chiffres officiels des morts enregistrés dans ce camp.) C’est Guisan qui présentera Eggen à Roger Masson, le chef du service d’espionnage suisse (bien que d’autres sources assurent que ce serait un autre Guisan, Stefan et non Henri, qui a organisé la rencontre au château de Wolfsbourg). On ne sait toujours pas si Guisan obéit à un ordre de la Sainte Alliance ou s’il participe de son plein gré. Mais entre 1949 et 1950, Guisan (Henri ou Stefan) prend contact avec les services secrets de plusieurs pays, dont l’Argentine, dans l’idée d’offrir les services de scientifiques spécialisés dans le développement de missiles et ayant travaillé avec Werner von Braun – ancien scientifique au service des nazis qui, après la guerre, deviendra l’un des pères de la NASA.

Guisan offre rien moins que les plans des V-3, successeurs des fameux V-2 avec lesquels Hitler a bombardé Londres, mais Perón n’a pas l’intention de payer aussi cher un développement armé. L’information est transmise aux services secrets du Vatican, qui trouvent en Afrique du Sud un gouvernement disposé à payer l’évasion de plusieurs scientifiques retenus dans le secteur russe de l’Allemagne. À la fin de l’année, l’opération “Or de Croatie” était sur le point de tomber entre les mains des services secrets du pape Pie XII et, bien sûr, il ne vont pas la laisser filer entre leurs doigts.

Les enquêtes menées par les services de renseignements militaires alliés après la guerre révéleront que le trésor pillé par les leaders oustachis enfuis représente environ huit cents millions de dollars de l’époque en pièces d’or, près de cinq cents kilos en lingots, plusieurs millions en diamants taillés et une considérable quantité de devises, principalement des francs suisses et des dollars américains. Le trésor oustachi a été chargé sur deux camions, transporté en Autriche et escorté par deux anciens agents de la sécurité d’Ante Pavelic et trois prêtres, probablement des agents de la Sainte Alliance. – CIA Reference Operational Files, “Croatian Gold Question”, 2 février 1951

Une grande partie de cet argent a été remise aux Britanniques et a servi à payer la remise en liberté de hauts dignitaires croates, comme le Poglavnik Ante Pavelic lui-même et son ancien ministre des Affaires étrangères, Stjepan Peric. Le reste du butin représente encore quelque trois cent cinquante kilos d’or et mille cent carats de diamants. D’après certaines sources, près de cinquante kilos d’or en lingots sont alors prélevés, mis dans deux caisses et transportés à Rome. Ce chargement est escorté par le père Krunoslav Draganovic et deux agents des services secrets de l’État du Vatican. On enterre le reste en lieu sûr, à la frontière de l’Autriche, mais la convoitise des Croates évadés surpasse leurs sentiments patriotiques. Pavelic ordonne au général Ante Moskov et à Lovro Ustic, ancien ministre de l’Économie, de déterrer le trésor et de le mettre en lieu sûr dans une banque suisse. Lorsqu’ils arrivent à l’endroit où ce trésor aurait dû se trouver, celui-ci a disparu.

Un rapport du Corps de contre-espionnage militaire (CIC) américain stationné à Rome indique: “Le trésor chargé sur deux camions fut mis sous la protection du lieutenant-colonel britannique Johnson. Les camions transportaient diverses propriétés de l’Église catholique dans la zone britannique d’Autriche. Les deux camions étaient surveillés par plusieurs prêtres et par le colonel Johnson. Les véhicules entrèrent en Italie et se dirigèrent vers une destination inconnue. – CIC n° 5650. NARA, RG 319, 631/1/59/04, caisse 173

Un autre document rédigé par l’agent Emerson Bigelow, du SSU, unité d’espionnage dépendant du département de la Guerre, et envoyé au département du Trésor des États-Unis explique: “Pavelic a emporté un total de 350 millions de francs suisses de Croatie, en pièces d’or. Cet argent provient de la spoliation des Serbes et des juifs, pour soutenir les Oustachis enfuis après la guerre […]. Le reste, quelque 200 millions de francs suisses, a fini dans les dépôts du Vatican après l’intervention d’un prêtre du nom de Draganovic et de deux autres curés, appartenant probablement aux services secrets du Saint-Siège, i.e. la Sainte Alliance.”

D’autres rapports de l’espionnage américain et du département du Trésor affirment qu’une partie du trésor oustachi au pouvoir du Vatican a été détournée sur vingt-deux comptes dans quatre banques suisses. L’opération a été menée par l’évêque slovène Gregory Rozman, fervent antisémite et criminel de guerre, protégé par le pape Pie XII et par la Sainte Alliance. –Rapport de 1998, intitulé Supplement to Preliminary Study on US and Allied Efforts to recover and Restore Gold and Other Assets Stolen or Hidden During the World War II, rédigé par William Slany, historien du département d’État.

À la fin de la guerre, le gouvernement yougoslave de Tito demandera à plusieurs reprises l’extradition de Gregory Rozman, mais la résistance de la Grande-Bretagne, des États-Unis et bien sûr du Vatican rendra son procès impossible. Pour ces trois puissances, la remise d’un haut dignitaire de l’Église catholique à un gouvernement communiste est impensable, surtout s’il en sait autant sur les opérations non sancta de l’administration papale.

Escorté par trois agents de la Sainte Alliance, Rozman part à Berne prendre en charge les finances, l’ “argent noir” obtenu par le Vatican qui servira à financier l’opération “Couvent”. “De nombreux évadés du camp de prisonniers d’Afragola se sont réfugiés à San Girolamo, principal centre d’organisation d’évasion de criminels allemands et croates vers des pays tiers”, assure un rapport des renseignements américains. “L’appui offert par le père Draganovic à ces collaborateurs croates le rattache définitivement au plan du Vatican visant à protéger ces nationalistes, anciens Oustachis, jusqu’au moment où ils pourront obtenir les documents leur permettant de partir pour l’Amérique du Sud.Comptant sans doute sur les forts sentiments anticommunistes de ces hommes, le Vatican s’efforce de les infiltrer en Amérique du Sud de toutes les façons possibles pour contrecarrer la diffusion de la doctrine rouge”, explique dans le même document l’agent chargé de l’enquête sur les mouvements oustachis à San Girolamo.

Ante Pavelic, le plus important des criminels de guerre évadés à travers le “couloir du Vatican”, se réfugie jusqu’en mai 1946 dans le collège Pio Pontificio, au numéro 3 de la Via Gioacchino Belli, dans le quartier romain de Prati. Il est transporté ultérieurement dans une petite maison du complexe de Castelgandolfo, résidence d’été des papes, où il tient des réunions quasi hebdomadaires avec le cardinal Montini, futur pape Paul VI. Au mois de décembre 1946, Pavelic se réfugie à San Girolamo. Il s’apprête à s’embarquer pour l’Argentine depuis le port de Gênes, escorté par les pères Ivan Bucko et Karlo Petranovic, mais l’arrivée d’agents américains oblige le Poglavnik à se cacher dans le monastère de Santa Sabina pour éviter d’être arrêté.

En avril 1947, un infiltré de l’espionnage américain à San Girolamo fait savoir qu’on a perdu la piste de Pavelic. Au mois d’août de la même année, la rumeur court qu’une réunion secrète a été organisée entre les chefs des service secrets britanniques et américains à Rome et le cardinal Montini. Au cours de la rencontre, le “supposé” envoyé du pape Pie XII explique aux espions que pour le Vatican (et pas pour le souverain pontife) Ante Pavelic est un militant catholique, mais qu’il s’est trompé en luttant pour le catholicisme. C’est pour cette raison qu’il est en contact avec le Vatican et sous la protection du Saint-Siège. On ne peut oublier ses crimes passés, mais il ne peut être jugé que par des Croates représentants d’un gouvernement croate indépendant”. Il est clair que pour le Vatican, le pape Pie XII et la Sainte Alliance, si Ante Pavelic est coupable de l’assassinat de près de cent cinquante mille personnes, c’est aussi le cas de Staline, qui a fait des millions de morts en Ukraine, dans la Russie blanche, la Pologne et la Baltique, pendant que le maréchal Tito, son agent, agissait de même en Yougoslavie.

Enfin, le 11 octobre 1948, le leader des Oustachis part pour Gênes et embarque sur le Sestriere dans une cabine de première classe. Il détient un passeport de la Croix-Rouge au nom de Pal Aranyos, ingénieur hongrois. Dans un rapport de 1950, la CIA affirme que dans le bateau, Pavelic est accompagné de deux agents des services secrets du Vatican, qui resteront auprès du Poglavnic les deux années suivantes, en qualité de gardes du corps.

L’organisation du “couloir du Vatican” sera l’une des plus grandes opérations secrètes de tous les temps. Il n’existe pas de preuves concluantes que le “couloir du Vatican” et l’opération “Couvent” aient été organisés ou planifiés comme une opération unitaire par la Sainte Alliance, mais on a pu prouver que des membres éminents de la Curie romaine et des agents des services secrets du Vatican ont participé à d’innombrables opérations d’évasion de criminels de guerre vers des pays sûrs, hors de portée de la justice internationale. – Nous avons des preuves de l’intervention d’agents de la Sainte Alliance dans au moins quarante-quatre opérations d’évasion de criminels de guerre nazis et croates.

Deux collaborateurs d’Alois Hudal à Rome, messeigneurs Heinemann et Karl Bayer, ont aussi aidé des criminels de guerre nazis à s’enfuir. Heinemann, peu apprécié par les Allemands, est chargé de s’occuper des demandes des hauts dignitaires nazis réfugiés dans l’église de Hudal, Santa Maria dell’Anima. Karl Bayer, lui, est très apprécié des nazis recherchés. Interrogé des années plus tard par l’écrivain Gitta Sereny, Mgr Bayer rappellera de quelle façon Mgr Alois Hudal et lui-même ont aidé les nazis avec l’appui du Vatican: “Le pape Pie XII apportait l’argent pour eux; parfois au compte-gouttes, mais il arrivait.” – G. Sereny, Au fond des ténèbres: de l’euthanasie à l’assassinat de masse: un examen de conscience.

L’ouverture des archives de la Croix-Rouge internationale rédigées après la guerre a enfin clos la polémique sur la question de savoir si les criminels de guerre nazis et croates ont compté sur l’aide du Vatican pour fuir la justice vers l’Amérique du Sud, l’Australie, l’Afrique du Sud ou le Canada. La réponse est claire. Les cardinaux Montini (futur Paul VI), Tisserant et Caggiano ont conçu les filières de fuite; des évêques et archevêques – tels Hudal, Siri et Barrère – réalisé le démarches nécessaires pour créer des documents et de fausses pièces d’identités pour les assassins; des prêtres – tels Draganovic, Heinemann, Dömöter, Bucko, Petranovic et bien d’autres – ont signé de leur main les demandes de passeports de la Croix-Rouge pour des criminels comme Josef Mengele, Erich Priebke, Adolf Eichmann, Hans Fischböck, Ante Pavelic ou Klaus Barbie.

Devant toutes ces preuves et données reste la question principale: le pape Pie XII était-il au courant de l’opération “Couvent” et de l’organisation “couloir du Vatican”? Les services secrets du Vatican ont-ils participé aux plans de fuite des criminels de guerre?

D’après des chiffres de la Direction des migrations d’Argentine, on estime qu’après la guerre sont arrivés dans ce pays près de cinq mille Croates, parmi lesquels deux mille venaient de Hambourg, deux mille de Munich et près d’un millier d’Italie, plus exactement du Vatican.

Dans un rapport du Foreign Office actuellement déclassé, le spécialiste en affaires sud-américaines Victor Perowne écrit: «Les activités du clergé catholique pour continuer à protéger les réfugiés yougoslaves dans l’émigration vers l’Amérique du Sud peuvent être considérées, selon la façon dont on les regarde, comme humanitaires ou politiquement sinistres. Je crois que beaucoup de leaders fascistes mineurs sont réfugiés à San Paolo fuori le Mura (hors les murs de Saint Paul) et il n’est pas impossible que quelques criminels de guerre yougoslaves se soient réfugiés à San Girolamo, car cela n’aurait rien d’inhabituel. Il est peu probable que le Vatican approuve les activités politiques, tellement opposées aux religieuses, du père Draganovic et compagnie, dans la mesure où l’on pourrait les distinguer les unes des autres. Dans une telle situation, il est en effet quasiment impossible de distinguer la politique de la religion. Nous ne pouvons certes condamner l’activité charitable de l’Église catholique à l’égard des “pécheurs individuels”, mais d’abondantes preuves montrent que le Vatican a permis, de façon dissimulée ou ouvertement, que les membres de l’Oustacha soient encouragés.» – Rapport du Foreign Office déposé au Public Record Office (PRO), FO (Foreign Office) 371-67401 R15533

Un seul rapport démontre la position de la Sainte Alliance dans l’affaire de l’opération “Couvent”, du “couloir du Vatican” et du père Krunoslav Draganovic. D’après un rapport de la CIA daté du 24 juillet 1952, le cardinal Pietro Fumasoni-Biodi, chef de la Sainte Alliance, est lui aussi au courant des opérations du père Draganovic et de ce qui se passe à San Girolamo. Fumasoni-Biondi est très fâché contre la “Fratenité”, l’organisation de secours dirigée par Draganovic. En 1952, et malgré l’interdiction expresse du chef de la Sainte Alliance d’accorder plus de visas à des Allemands et des Croates, le père Krunoslav Draganovic continue à aider des criminels de guerre.

Pendant toutes les années que dure l’opération “Couvent”, grâce au prêtre franciscain Dominic Mandic, agent du contre-espionnage du Vatican, le cardinal Pietro Fumasoni-Biondi est informé de tout ce qui se passe dans le “couloir du Vatican”. Mandic travaille à l’imprimerie de San Girolamo, s’occupant d’imprimer les faux papiers des criminels de guerre protégés par Draganovic. Mais la situation va considérablement changer lorsque le 6 octobre 1958 alors qu’il se trouve à Castelgandolfo, le pape Pie XII est victime d’une thrombose cérébrale. Cette nuit-là, les derniers sacrements lui sont administrés. Après une longue agonie, le souverain pontife, l’un des hommes qui connaissaient le plus de secrets de l’Église catholique, étant lui-même à l’origine d’un grand nombre d’entre eux, meurt au milieu de la nuit du 9 octobre, âgé de quatre-vingt-deux ans. Sa dépouille mortelle est enterrée dans les grottes vaticanes dans la chapelle de la Madonna della Bocciata. Les jours de gloire de Krunoslav Draganovic prennent fin quelques jours après la mort du pape Pie XII.

En octobre 1958, la CIA apprend que le prêtre a été expulsé sans ménagement de sa paroisse de San Girolamo, et sans qu’on lui laisse emporter quoi que ce soit, sur “l’ordre exprès de la secrétairerie d’État du Vatican”. L’ordre est exécuté par cinq agents de la Sainte Alliance, dirigés par Nicolás Estorzi, accomplissant les strictes directives du cardinal Pietro Fumasoni-Biondi, le chef de la Sainte Alliance.

En perdant ses appuis au Vatican, Krunoslav Draganovic perd aussi en 1962 les faveurs des agences d’espionnage occidentales, comme la CIA et le MI6, pour “raisons de sécurité”. Le rapport de la CIA montre que Draganovic, alias Bloody Draganovic, alias Dr Fabiano, alias Dynamo, est incontrôlable, il connaît trop le personnel de l’unité de son activité; il exige des tributs exorbitants et l’aide américaine aux organisations croates en paiement pour sa coopération”. Devenu un “répudié” pour les États-Unis et le Vatican, Draganovic décide en 1967 de passer la frontière et de retourner en Yougoslavie, où il s’occupe de lancer des messages en faveur de Tito. Selon certains indices, il est possible que le prêtre ait été séquestré par des agents de l’espionnage yougoslave.

Krunoslav Draganovic mourra en juillet 1983 dans la misère la plus totale, emportant dans la tombe l’un des plus grands secrets liés à l’État du Vatican: les liaisons “dangereuses” entre les criminels de guerre nazis et croates et les services secrets du Saint-Siège, ainsi que les tenants et les aboutissants de l’opération “Couvent” dans le “couloir du Vatican”.

L’arrivée d’un nouveau pontife apportera, comme le dira Allen Dulles, alors directeur de la CIA, “un courant d’air pur dans les palais ankylosés du Vatican et aidera à renouveler l’air putréfié dans lequel a évolué la précédente administration papale”.


Il est possible que cette phrase soit juste. Le 25 octobre 1958 s’ouvre le conclave qui va élire le cardinal Angelo Giuseppe Roncalli. Le nouveau souverain pontife, âgé de soixante-dix-sept ans, adopte le nom de Jean XXIII. Une étape de bref optimisme s’ouvre au Vatican. La Sainte Alliance va vivre quelques années de tranquillité, sous un pontificat plus préoccupé par les questions de l’âme et de l’esprit que par les politiques terrestres.


 

Odessa et le couloir du Vatican

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