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Chez lui, Kamel Daoud est quotidiennement aux prises avec le combat contre l’extrémisme et la terreur. À l’étranger, sa position est tout aussi inconfortable, entre une extrême droite qui voudrait le mettre au service de ses préjugés haineux et une gauche angélique qui refuse de prendre la mesure de l’islamisme radical par crainte de "stigmatiser" les musulmans. Kamel Daoud, lucide, affirme sans détour que nous n'assistons pas, avec l'islamisme et l'État Islamiste en particulier, à une guerre de civilisation mais à une guerre contre la civilisation. 

 « C’est une vision nombriliste que de croire que Daech s’en prend à l’Occident. Daech tue tout le monde, musulmans, femmes, Occidentaux. Le problème, c’est qu’eux, Daech, se voient comme une totalité et que nous pensons en termes de nations. » Dans le New York Times Kamel Daoud signait un texte d’opinion où il montrait du doigt l’Arabie saoudite, avec laquelle les pays occidentaux maintiennent des alliances, alors qu’elle est le foyer du wahhabisme radical qui ronge l’islam.

Il y affirme que le monstre a été créé par l’Occident et par nous et qu'il nous faut le combattre, vite, et sur trois fronts. Militaire, d’abord, y compris avec des troupes au sol. « Pour défaire Hitler et le nazisme, à l’époque, je ne pense pas que seuls des bombardements aériens auraient suffi. » Culturel, ensuite : « Ce n’est pas pour rien qu’ils s’attaquent à la culture, car une fois la culture détruite, le champ est libre pour la destruction du tissu social et des esprits. » Par l’éducation, enfin, « pour que cette monstruosité ne se reproduise pas ».

« Tous les fascismes se ressemblent, ajoute-t-il, que ce soit celui du IIIe Reich, des néoconservateurs américains, des intégristes communistes, tous reposent sur le déni de l’Autre et sur une vision totalitaire. » Pour mieux les combattre, il faut rompre avec les catégories toutes faites : « Dans le monde dit musulman ou dit arabe, il y a des gens d’un courage incroyable, des gens qui luttent, des femmes qui n’abdiquent pas, des intellectuels qui écrivent. Le souci, c’est l’effet de loupe, qui est sur la déflagration, pas sur l’idée. Quand un barbu se fait exploser, c’est un effet de loupe immense, et cela donne l’impression que nous vivons dans une sorte de théocratie où les gens comme moi sont très rares. En réalité, non, ils ne sont pas rares. »

Ces écrits lui ont valu des attaques et dénonciations abjectes avec lasempiternelle  rengaine d'islamophobie pour mieux encore l'abattre et le réduire à la néantisation d’un racisme qui n'existe naturellement pas. L'homme résiste et c'est sa qualité devant l'immondice de ces idiots utiles qui seront rapidement les premières victimes du monstre. Je pense aux militants du PC iraniens qui voyaient une libération populaire avec Khomeiny et qui s'allièrent à celui qui allait très, trop rapidement, les éliminer. Dès les manifestations de l'automne 1978, pourtant, un slogan lancé par l'encadrement religieux, « Un seul parti, le parti d'Allah », résonnait comme un avertissement. II était clair que le régime que Khomeiny allait mettre en place ne tolérerait pas la moindre velléité d'indépendance politique par rapport à l'appareil religieux. Voilà un exemple historique de l'aveuglement et aujourd'hui une nomenclatura de gauche rassemblant des éléments de l'extrême-gauche, du PCF, de structures groupusculaires détachées du noyau originel de la place du Colonel Fabien, de quelques socialistes nous rejoue cette funeste partition. Kamel Daoud en signant son dernier article dans le quotidien d'Oran sous la forme d'une lettre réfute les arguments de ces complices du monstre, bien au chaud dans nos capitales occidentales, les met en accusation et surtout fait appel à la lucidité pour résister à l'extension de cette maladie qui ronge le monde. Voici cette lettre, exemplaire.

 

Cher ami.

J’ai lu avec attention ta lettre, bien sûr. Elle m’a touché par sa générositéY et sa lucidité. Etrangement, ton propos est venu conforter ce que j’ai déjà pris comme décision ces derniers jours, et avec les mêmes arguments. J’y ai surtout retenu l’expression de ton amitié tendre et complice malgré l’inquiétude.  


Kamel Daoud et les “clichés orientalistes”

Je voudrais cependant répondre encore. J’ai longtemps écrit avec le même esprit qui ne s’encombre pas des avis d’autrui quand ils sont dominants. Cela m’a donné une liberté de ton, un style peut-être mais aussi une liberté qui était insolence et irresponsabilité ou audace. Ou même naïveté. Certains aimaient cela, d’autres ne pouvaient l’accepter. J’ai taquiné les radicalités et j’ai essayé de défendre ma liberté face aux clichés dont j’avais horreur. J’ai essayé aussi de penser. Par l’article de presse ou la littérature. Pas seulement parce que je voulais réussir, mais aussi parce que j’avais la terreur de vivre une vie sans sens. Le journalisme en Algérie, durant les années dures, m’avait assuré de vivre la métaphore de l’écrit, le mythe de l’expérience. J’ai donc écrit souvent, trop, avec fureur, colère et amusement. J’ai dit ce que je pensais du sort de la femme dans mon pays, de la liberté, de la religion et d’autres grandes questions qui peuvent nous mener à la conscience ou à l’abdication et à l’intégrisme. Selon nos buts dans la vie.
Sauf qu’aujourd’hui, avec le succès médiatique, j’ai fini par comprendre deux ou trois choses.

Pétition immorale

D’abord, que nous vivons désormais une époque de sommations. Si on n’est pas d’un côté, on est de l’autre ; le texte sur “Cologne”, j’en avais écrit une partie, celle sur la femme, il y a des années. A l’époque, cela n’a fait réagir personne ou si peu de monde. Aujourd’hui, l’époque a changé : des crispations poussent à interpréter et l’interprétation pousse au procès. J’avais écrit cet article et celui du New York Times début janvier ; leur succession dans le temps est donc un accident et pas un acharnement de ma part. J’avais écrit, poussé par la honte et la colère contre les miens, et parce que je vis dans ce pays, sur cette terre. J’y ai dit ma pensée et mon analyse sur un aspect que l’on ne peut cacher sous prétexte de “charité culturelle”. Je suis écrivain et je n’écris pas des thèses d’universitaire. C’est une émotion aussi. Que des universitaires pétitionnent contre moi aujourd’hui, pour ce texte, je trouve cela immoral parce qu’ils ne vivent pas ma chair ni ma terre et que je trouve illégitime sinon scandaleux que certains me servent le verdict d’islamophobie à partir de la sécurité et des conforts des capitales de l’Occident et de ses terrasses. Le tout servi en forme de procès stalinien et avec le préjugé du spécialiste : je sermonne un indigène parce que je parle mieux des intérêts des autres indigènes et postdécolonisés. Et au nom des deux mais avec mon nom. Et cela m’est intolérable comme posture. Je pense que cela reste immoral de m’offrir en pâture à la haine locale sous le verdict d’islamophobie qui sert aujourd’hui aussi d’inquisition.

Appel au meurtre de Kamel Daoud : penser sera bientôt un crime

Je pense que c’est honteux de m’accuser de cela en restant bien loin de mon quotidien et de celui des miens.
L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche. Ces pétitionnaires embusqués ne mesurent pas la conséquence de leurs actes et du tribunal sur la vie d’autrui.

 

Cher ami,

J’ai compris aussi que l’époque est dure. Comme autrefois, l’écrivain venu du froid, aujourd’hui, l’écrivain venu du monde dit “arabe” est piégé, sommé, poussé dans le dos et repoussé. La surinterprétation le guette et les médias le harcèlent pour conforter qui une vision, qui un rejet et un déni. Le sort de la femme est lié à mon avenir, à l’avenir des miens. Le désir est malade dans nos terres et le corps est encerclé. Cela, on ne peut pas le nier et je dois le dire et le dénoncer. Mais je me retrouve soudainement responsable de ce qui va être lu selon les terres et les airs. Dénoncer la théocratie ambiante chez nous devient un argument d’islamophobe ailleurs. Est-ce ma faute ? En partie. Mais c’est aussi la faute de notre époque, son mal du siècle. C’est ce qui s’est passé pour la tribune sur “Cologne”. Je l’assume mais je me retrouve désolé pour ce à quoi elle peut servir comme déni et refus d’humanité de l’Autre. L’écrivain venu des terres d’Allah se retrouve aujourd’hui au centre de sollicitations médiatiques intolérables. Je n’y peux rien mais je peux m’en soustraire : par la prudence comme je l’ai cru, mais aussi par le silence comme je le choisis désormais.

Retrait du journalisme

Je vais donc m’occuper de littérature et en cela tu as raison. J’arrête le journalisme sous peu. Je vais aller écouter des arbres ou des cœurs. Lire. Restaurer en moi la confiance et la quiétude. Explorer. Non pas abdiquer, mais aller plus loin que le jeu de vagues et des médias. Je me résous à creuser et non à déclamer.


J’ai pour ma terre l’affection du “déchanté”. Un amour secret et fort. Une passion. J’aime les miens et les cieux que j’essaie de déchiffrer dans les livres et avec l’œil la nuit. Je rêve de puissance, de souveraineté pour les miens, de conscience et de partage. Cela me déçoit de ne pas vivre ce rêve. Cela me met en colère ou me pousse au châtiment amoureux. Je ne hais pas les miens, ni l’homme en l’autre. Je n’insulte pas les raisons d’autrui. Mais j’exerce mon droit d’être libre. Ce droit a été mal interprété, sollicité, malmené ou jugé.


Aujourd’hui, je veux aussi la liberté de faire autre chose. Mille excuses si j’ai déçu, un moment, ton amitié, cher A…. Et si je rends publique cette lettre aujourd’hui, avant de t’en parler, c’est parce qu’elle s’adresse aux gens affectueux, de bonne foi comme toi. Et surtout à toi. A Oran.


Kamel Daoud


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