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Impliqué dans le débat public en Tunisie, Hamadi Redissi est président d’honneur de l’Observatoire tunisien de la transition démocratique et il est l’un des penseurs critiques de la modernité dans le monde arabe.


Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi pour le site Algeriepatriotique


Algeriepatriotique : Vous avez essayé de comprendre la stagnation de la civilisation musulmane dans le «théologico-politique» par rapport aux autres civilisations du monde dans votre livre «L'Exception islamique». Quels sont les éléments en cause de cette stagnation ? 


Hamadi Redissi : Le «théologico-politique» se réfère au fait que le politique est légitimé par le religieux et réciproquement. Cette imbrication fait sens dans toutes les civilisations, mais sous des modes variés. Pour faire bref, le politique est soit légitimé par une cléricature, soit se confond avec le religieux (le titulaire du pouvoir est lui-même un homme religieux), soit enfin il a la haute main sur le religieux : c’est le califat ; en l’espèce, une forme de césaro-papisme selon Weber. Sa forme moderne est le pouvoir post-national, une sorte de «laïcité islamique» baroque. Le pouvoir n’est ni véritablement laïc ni franchement religieux. L’islam est la religion de l’Etat et souvent la charia une source de législation. Le champ religieux n’est ni autonome ni dépendant de l’Etat. On veut nous faire croise que l’islam est «en soi» laïc, sous prétexte qu’il n’a pas d’Eglise ; ce qui est auto-réfutant car une Eglise est une communauté morale ou un personnel professionnel. Il n’est pas nécessaire que la fonction soit hiérarchisée et institutionnalisée.


Neutraliser l’espace du politique autant que faire se peut est la condition de la sortie du théologico-politique. Ceci n’a rien à voir avec la démocratie, car une démocratie à base religieuse est en fait une théocratie, au sens où l’emploie l’historien juif Flavius Josèphe, celui-là même qui a inventé le concept (premier siècle Av. J.-C.) dans Contre Apion : Dieu est souverain même si le pouvoir effectif est exercé par des hommes. A l’inverse, un pouvoir laïc antidémocratique est une dictature, aussi stable soit-elle.


Il faut débattre des questions cruciales à propos de la neutralisation des mosquées, de la sécularisation de l’éducation et du code de la famille, de la légalité des partis de l’islam radical, des droits des minorités, du droit de tuer et massacrer au nom de l’islam. Une seule condition est exigée : arbitrer les conflits théologico-politiques d’une manière pacifique et, par conséquent, être impitoyables à l’égard de ceux qui recourent à la violence.


L'exception islamique se décline en plusieurs modes, selon vous. Quels sont ces modes et comment cette exception islamique est-elle entretenue ?


L’exception islamique a suscité trois malentendus. On a pensé à tort qu’il s’agissait d’une thèse «ontologique» (l’islam en soi est dans l’exception c’est-à-dire dérogeant aux «lois universelles» de la marche du monde). C’est le premier. Dire que l’islam est dans l’exception blesse, je le comprends, même les âmes les plus insensibles. Même ceux qui ont eu la patience de lire le livre ont été mal à l’aise, car le livre donne l’impression de figer l’islam dans une stagnation perpétuelle aussi inadmissible qu’un contrat de tutelle ou de servage à durée illimitée. Pourtant, ceux-là mêmes qui en rejeté le concept ont été les premiers à dire juste en 2011 dans le sillage des «révolutions» arabes que l’exception arabo-islamique est terminée. J’ai lu cela sous la plume d’Olivier Roy, d’André Laurens, de Jean-Pierre Filiou, par exemple. Donc, l’exception a bien existé au moins jusqu’en 2011 ! En fait, j’ai problématisé la manière avec laquelle l’islam s’est objectivement constitué comme une civilisation «à part». C’est une anthropologie historique et non une philosophie politique encore moins une ontothéologie.


Le second malentendu a trait à l’islam lui-même. Dès lors que le soumettez à la critique, les intellectuels enragent : de quel islam parlez-vous, de l’islam sunnite ou chiite, médiéval ou moderne, soufi ou radical, se voit-on répliquer ? Ainsi, il y aura un christianisme, un judaïsme, un hindouisme (à la fois un et pluriel), mais que des islams ! A moins que vous en parliez de façon apologétique auquel cas, c’est le bon ! Analyser l’islam comme un «type anthropologique», le construire même, un et multiple (une culture, une histoire, un Texte et un contexte) est la seule manière de procéder sinon il faut cesser de parler de l’islam et faire des monographies du genre, le paysan marocain entre les deux-guerres ! L’occident, lui, continuera à écrire des livres sur chacune des religions au singulier. C’est absurde.Le troisième malentendu porte sur l’exception elle-même. Positivement, elle surévalue les avantages comparatifs (l’exceptionnalisme américain ou japonais) et négativement, elle s’interroge sur les raisons qui font qu’une culture ou des pays sont autoritaires ? J’ai élargi les termes de références en abordant l’exception à divers niveaux (culturel, idéologique, théologique, économique, politique), chacun ayant sa propre logique, mais toutes partagent les mêmes caractères : la résilience et l’ampleur. Un seul exemple : toutes les sociétés connaissent le fondamentalisme salafiste, mais seul en islam, il survit à la nahdha (renaissance) au XIXe siècle, à la guerre de libération nationale, à la modernisation des années soixante, au nassérisme et au marxisme. Il mine aujourd’hui les révolutions dites du printemps arabe jusqu’à ruiner les chances d’une démocratisation du monde arabe reportée sine die, la Tunisie étant la seule exception à l’exception, mais en stand-by. Toutes les sociétés ont vu les femmes s’émanciper de la tutelle des hommes, l’islam est la seule religion qui depuis le XIXe siècle qui s’acharne à ramener la femme à son statut subalterne médiéval. Et il y réussit pas mal. C’est incroyable.


Peut-on conclure que cette exception islamique est synonyme d’enfermement ?


Oui. Mais pas une fatalité. Il est difficile de se remettre en cause quand on pense qu’on est excellent. Difficile à la «meilleure» religion de se banaliser ou de s’ouvrir aux autres religions : le Coran se lit «à part», la Bible ne se lit pas en islam (alors qu’elle forme une unité de la Torah aux Evangiles) : pourquoi lire un faux quand on dispose d’un verbatim. Tel est l’état d’esprit des plus brillants d’entre nous. Comment des pouvoirs paresseusement autoritaires vont-ils initier des réformes de l’intérieur. Pourtant l’exception n’est pas une fatalité : nous sommes en passe de sortir de l’exception. Mon livre a été publié en 2004 (mais écrit légèrement avant) où il n’y avait pratiquement aucune démocratie arabo-islamique, voire islamique (la Turquie et l’Indonésie sont de mauvaises expériences, des démocraties électoralistes non libérales à l’époque à l’essai). J’ai analysé dans le dernier chapitre et en conclusion les conditions de la sortie de l’exception. Ce n’est donc un essentialisme. Aujourd’hui, les choses sont différentes. Mais la sortie n’est pas forcément une issue heureuse. Elle peut faire précipiter l’islam dans le chaos.


Vous avez continué, dans votre livre La tragédie de l'islam moderne à prévenir le monde musulman du mal qui ronge l’islam actuel. Vous dites : l’islam est doublement fragmenté par la modernité et dans sa tradition […] deux fractures en une». L’islam est-il figé, voire abîmé, selon vous ? Quelles sont les conséquences de cette double fracture ?


La tragédie raconte l’histoire d’un défi que j’ai formulé dans les termes mêmes de Hegel : «Un peuple ne fait époque qu'une seule fois dans l'histoire» ; après quoi, «il perd son intérêt absolu.» A moins qu’il n’assimile l'esprit supérieur qui s'est déplacé ailleurs dans un autre peuple. Que fait l’islam afin de ne pas végéter ? Auteur spectateur de son propre drame, il se moule dans la Kulturphilosophie : il veut de nouveau faire époque tout en reconstituant l’unité imaginaire du passé. Comment être de son temps sans se délester de son identité culturelle ? Telle est la manière islamique d’accomplir le travail de catharsis (propre à la tragédie), conjurer le sort, ne pas faire pitié et exorciser ses frayeurs.


D’où le désarroi islamique : l’islam est dans la déréliction parce qu’il a perdu son identité rigide et non parce qu’il l’a gardée intacte. L’islam est égaré parce qu’il est presque impossible de s’entendre sur ce qu’il prescrit ou interdit, recommande ou désapprouve. L’islam est déchiré parce qu’il ne dispose pas d’un protocole de validation à même de réguler les attentes contradictoires. D’où la double fracture : la tradition est double, une bonne et une mauvaise et la modernité, également. C’est la comptabilité à deux entrées : l’islam et les musulmans ont une entrée pour la bonne tradition et la bonne modernité, l’autre pour la mauvaise tradition et la modernité à rejeter. L’ijtihad (effort d’interprétation) lui-même est en disputation. Ce qui vaut pour l’islam en tant que type anthropologique vaut pour tout un chacun des musulmans.Nous sommes tous dans cet état d’esprit, un peu de ceci, un peu de cela et dans l’identité insolite. Autrement, on ne comprend rien à la hantise de la diaspora : vivre hors islam, errer même, mais jamais sans l’islam ! C’est cela la tragédie de l’islam moderne. Il faut donc soumettre la tradition et la modernité à une double critique interne et externe, quitte à vivre une double conscience malheureuse.


 

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