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J'apprécie toujours cette écriture lucide, intelligente, humaniste et sans complaisance d'Amin Zaoui. Un grand écrivain dans la lignée des grands auteurs algériens. Voici son dernier propos paru au début du mois sur AlgerieLiberté. 

 

L’écriture est un acte de transgression perpétuelle. Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ? Dans une société, comme la nôtre, où l’éducation artistique n’a aucune place, où les portes de l’école comme celles de l’université par la suite sont fermées aux poètes, aux musiciens, aux dramaturges, en tant qu’écrivain défenseur de la diversité et de la liberté, le lecteur me fait peur.

Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ?
Dans une société où les cafés littéraires sont rares ou leur existence n’est que saisonnière ou informelle, où le nombre des librairies se compte sur les doigts d’une seule main, le lecteur est un censeur. Il est périlleux.
Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ?
Dans une société où la mosquée conserve tous les pouvoirs, la mosquée politisée, la mosquée dirigée par des prêcheurs fanatiques, où les bons croyants sont pris en otages, poussés malgré eux, à se métamorphoser, petit à petit, en populace, dans ce cas de figure que peut-il faire un créateur, un littéraire, mine d’imagination et de rêve?
Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ?
Comment peut-on croire à l’équilibre d’un citoyen suivant : celui qui va cinq fois par jour à la mosquée, et tant mieux, mais qui n’a jamais mis les pieds dans une salle de cinéma, n’a jamais chauffé un siège dans un théâtre, n’a jamais visité une galerie d’art, n’a jamais assisté à un spectacle de musique noble ? En tant qu’écrivain, cette situation me fait peur.
Aujourd’hui la religion politisée a monopolisé tout l’espace social, elle a pris la culture en otage, elle a remplacé la science, elle a hanté les détails de la vie quotidienne du citoyen : dans le discours, l’imaginaire et le comportement, l’hypocrisie, la haine et l’anathème.
Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ?
Dans toute l’histoire de l’islam, la société musulmane n’a vécu qu’une seule fois son équilibre socioculturel, cela s’est produit au 4e siècle de l’hégire (10e et 11e), où le citoyen avait le droit de vivre la diversité dans le social, dans l’art et dans la pensée philosophique. La religion faisait une partie de la vie parmi d’autres.
Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ?
Face à cette situation du vide, l’écrivain n’admet pas qu’un lecteur-populace, au moment de l’écriture, lui force, lui écorche, lui brise son imaginaire.  Au moment de l’écriture, dans une société déséquilibrée, l’écrivain libre se trouve encerclé par trois censeurs : une mosquée politisée, un commissariat et un lecteur-populace bridé et entravé.
Face à cette situation de souffrance, comment éviter, se libérer des yeux de ces trois guetteurs ? L’œil qui ne dort jamais ! Dans ce monde déséquilibré par le religieux politisé, sans spiritualité aucune, l’écrivain est demandé à faire face à un lecteur-populace. Monter un texte libre loin de la présence du lecteur-populace guetteur !
Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ?
De la présence du lecteur-populace se nourrit l’esprit de la dictature moralisatrice et hégémonique qui est l’ennemie de tout texte de création libre.  La censure du lecteur-populace est plus forte, plus agressive, plus menaçante que celle exercée par les institutions étatiques chargées de la censure et de la répression. La première censure est régentée par la force divine, elle est intouchable, totalitaire et éternelle, la deuxième, celle d’un régime politique, est menacée par le changement produit par l’histoire.  Dans le monde arabe et maghrébin, l’État censure ou l’État-mosquée, afin de faire plaisir à la populace fanatique, il lui délègue la mission du contrôle des écrivains libres. Une dérogation qui ne dit pas son nom. Indirecte. Gramsci a dit : “La populace est le bras droit du fascisme.”
L’écrivain doit écouter le lecteur mais ne doit jamais se plier à ses exigences. L’écrivain qui cherche les applaudissements du lecteur-populace est condamné, tôt ou tard, par l’oubli de l’histoire de la littérature.
Pourquoi est-ce que ce lecteur me fait peur ?

A. Z.
aminzaoui@yahoo.fr

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