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J’aime à visiter, comme un aventurier à l’affût d’un territoire inexploré, dans mes rayonnages les vieux numéros de revues des années 20 et 30 et au fil des sommaires y dénicher un joyau inespéré. En ce début d’année je suis tombé sur un texte de Fernand Léger sur le Cinéma, d’une rare actualité, que je désire livrer en exergue à l’année nouvelle en souhaitant que celle-ci vienne à en corriger le terrible constat établi par le flamboyant artiste en 1933. Mais j’en doute tant le mal a distillé ses effets pervers…

 

« L’art est entré en cambrioleur »

 

Le Cinéma est devenu un des éléments vitaux nécessaires comme l’eau et le feu.

C’est une nouvelle matière première « artificielle » que l’homme a inventé de toutes pièces.

Son prix modique, son plein-pied avec la rue en font un spectacle très différent du théâtre. Rue de Belleville une place coûte moins cher qu’un bifsteack. On ira se « nourrir » d’images mobiles pendant trois heures.

Avec le sport c’est devenu la plus grosse distraction du monde.

Les foules modernes sont bloquées entre ces deux pôles trépidants ; elles ont l’air de travailler toute la semaine pour satisfaire à ces besoins nouveaux et tyranniques.

Comment voulez-vous que l’art entre en jeu dans ce conflit ? Les nombres, les chiffres, les capitaux sont tels qu’il faut, sous peine de ruine, « viser les  moyennes » et viser juste car le Capital inexorable et aigü supervise l’évènement.

Les quelques bons films que l’on peut espérer voir dans l’année devront donc échapper à cette emprise. Alors, j’en suis persuadé, c’est tout à fait par hasard s’il s’en trouve quelques uns de réussis. Ou on est parvenu à rouler le capital-flic, et c’est dur, ou alors on a du faire tellement vite et complètement en dehors des prévisions que l’inconnue a joué et il nous arrive un chef-d’œuvre imprévu. Le Capital horrifié pousse des cris mais trop tard, il doit avaler la pilule et le film entre dans le circuit.

« L’art est entré en cambrioleur et par surprise »

Qu’est-ce qu’il y a de beau cette année ?

4 tableaux

4 femmes

4 pièces de théâtre

4vitrines, 4 livres

4 chevaux, 4 modèles de robes, etc…

La belle chose est très rare, souvent non intentionnelle. Je crois que le cinéma rentre dans cet ordre là, il est comme la mer, comme un fleuve, c’est une matière première incontrôlable et torrentielle.

Il fait beau tant mieux.

Le film est beau tant mieux.

Il pleut tant pis.

On sort quand même.

C’est du « spectacle » inégal et varié. En y allant tâchez de trouver celui qui vous amuse, neuf fois sur dix il n’est et ne peux être qu’une distraction.

Si vous sortez de chez vous la tête dans les mains, l’inquiétude au cœur, et dans la bouche cet amer besoin de sublime, si vous arpentez fiévreusement les boulevards à la recherche du chef-d’œuvre inconnu ! allez vous coucher. Peut-être qu’un rêve…

Ne rien chercher, être libre et ouvert à tous les évènements. Pas de programme fait d’avance, observez la vie qui bouge sans cesse autour de vous, la chose belle et émouvante que vous avez vainement cherchée dans la salle obscure, elle est là devant vous, regardez, en plein soleil !

Des beaux films, j’en ai vus dans des quartiers impossibles de New-York et Chicago, des salles à 15 cents la place, où « ça pue le nègre ». Des films sans vedette taylorisée, faits en vingt jours, montre en mains, et qui ne passent que dans les bas quartiers et en province.

Le sentiment du Beau est tellement subjectif et personne que des personnes du même goût réagissent devant le même spectacle dans des sens absolument opposés. Il est difficile d’envoyer des amis voir un film qui vous a plu, on risque les pires erreurs. Chacun a son déclic. Si un soir vous vous sentez « bon » pour Georgius à l’Européen, prenez-vous par la main et allez-y seul, c’est plus sûr !

Avenue des Gobelins, un Cinéma à 3,75 les réservées, un film tellement usé qu’on a dû faire des coupes dans le montage, plus aucun liens entre les épisodes. Un homme entre dans une chambre, s’assied, tend la main…et c’est un jardin qui apparaît.

Toute la bande s’est déroulée d’un bout à l’autre avec des inattendus stupéfiants et magnifiques. A l’entracte, j’ai demandé au propriétaire ce qu’en pensait son public. Il me répondit : « il s’en fout, regardez-les, ils dorment tous ».

Une clientèle d e maçons italiens abrutis de travail et dont les ronflements rythmés accompagnent le piano. 

Quelques enfants, émerveillés, regardent de tous leurs yeux l’image en délire.

Fernand Léger

 

In   « Mouvement » - numéro 1 – juin 1933

 

Un peu plus loin, page 29 de la même revue :

Entretien avec M. W. ex-propriétaire de « L’Eclair » : « il attribue à l’inflation la médiocrité du cinéma actuel : facilité de crédit, exagération des traitements. On ne s’occupe pas de la valeur des artistes mais de la faveur du public à leur égard et de la recette qui en résulte. Les salles de spectacles sont elles mêmes à l’instar du reste et contribuent à fausser définitivement le goût du public. »

Tag(s) : #CULTURE

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